"Partir sur un Cargo en unique passager payant."
Depuis quelques années, ils sont des centaines à embarquer sur des porte-containers. Pour traverser des océans immobiles et déserts de vie. Pour être seuls face à la mer et à eux-mêmes.
Rien, sans doute, n'est plus aride que ce voyage. Au contraire d'un monastère, d'une marche sur les chemins de Compostelle, d'une réclusion volontaire dans un petit hôtel du fin fond de la province, il y a quelque chose d'inéluctable dans cet embarquement. Une fois les amarres larguées, vous ne pouvez plus reculer, renoncer. Nulle distraction à bord, nul paysage à contempler, nul repére d'histoire ou de saison sur lesquels lancer ses petits grappins, simplement ce grand disque liquide dont vous êtes toujours le centre et le cargo le nombril. La solitude à bord est une solitude totale, la plus belle prise de distance avec le monde et le quotddien.
Etre seul sur un cargo, c'est être transporté, dans tous les sens du terme. C'est s'asseoir dans une salle de cinéma vide et passer, à son rythme, dans une chronologie qui doit tout au cœur et rien au temps, le film de sa vie. C'est faire le point, mais au sextant, sur son parcours passé et ses projets à venir, redessiner pour soi seul les visages des êtres chers, réinventer.
Sur un cargo, vous êtes envahi à la fois d'un sentiment d'immense légèreté, de joie, de liberté surtout - personne, rien ne peut plus vous atteindre - et d'une concision extraordinaire dans vos idées.
Vous habitez entièrement votre solitude parce que jamais, sans doute, ceux que vous aimez n'ont été aussi proches. Seul dans votre peur si la mer grossit, seul dans votre bonheur quand elie se fait douce et languide, vous apprenez l'humilité, la conscience du temps qui passe, la nécessaire paix avec soi-même, I'armistice avec ses guerres intérieures, votre vérité propre.
La solitude, la merveilleuse solitude d'une traversée sur ce bloc d'acier, sans autres passagers pour vous étourdir, devient un lumineux voyage intérieur, un petit débarquement personnel sur une plage déserte, la mesure retrouvée du désir mérité parce que attendu, imaginé, pensé, pesé. C'est être soi, silence, joie pure, respiration et renaissance.
Christiane RANCÉ
Renseignements auprès de Catalina Cargo Conseil : 8, nue Gracieuse, 75005 Paris Tél.: 01.45.35.49.88
Attention ! Avant de se lancer dans une grande traversée, il vaut mieux faire une première expérience d'une semaine Tout le monde ne supporte pas cet "enfermement". Il faut savoir aussi que les dates de départ et d'arrivée sont souvent aléatoires puisque soumises à la météo ou au fret.
Emporter avec soi de beaux grands livres. Une méthode pour apprendre une langue ou la perfectionner, des carnets pour écrire ou pour dessiner. Et des dollars : tous les paiements à bord (dentifrice, lessive ou coups de téléphone - une fortune par satellite) s'effectuant dans cette monnaie.
Vendredi 7 mai 1999
Le Figaro Magazine